Le couronnement de Voltaire

"étouffé sous des roses"

HOEL


The pomp and circumstance of the celebratory events of the spring of 1778, given perfect closure by Voltaire’s timely death in May of that same year, have long attracted the attention of scholars. Rich in inherent drama, the apotheosis, too, is wonderfully symbolic, capturing perfectly the apparent triumph of the Enlightenment in France. The archenemy of the Catholic Church, a man who had been twice imprisoned in the Bastille, unceremoniously beaten by the lackeys of the Chevalier of Rohan, chased from the borders of his homeland, and forced to abide the public burning of scores of his publications, Voltaire, king of the philosophes, was now crowned in the country that had disowned him. By 1778, it seemed clear, the philosophes had arrived.

Darrin M. McMahon

“La pompe et le faste des célébrations du printemps 1778, auxquels la mort opportune de Voltaire en mai de la même année donna une parfaite conclusion, ont depuis longtemps attiré l’attention des érudits. Riche en dimension promotionnelle, l’apothéose est aussi merveilleusement symbolique, capturant parfaitement le triomphe apparent des Lumières en France. L’ennemi juré de l’Église catholique, un homme qui avait été deux fois emprisonné à la Bastille, battu sans ménagement par les laquais du Chevalier de Rohan, chassé des frontières de son pays natal et obligé de supporter l’autodafé public de plusieurs de ses publications, Voltaire, roi des philosophes, était maintenant couronné dans le pays qui l’avait renié. En 1778, cela semblait clair, les philosophes étaient arrivés.”

LA PHILOSOPHIE DE FERNEY

On a souvent répété que l’œuvre de Voltaire était toute négative : c’est une vue très superficielle et très inexacte. Il a sans doute beaucoup critiqué, démoli : c’est visible ; mais il a excité dans les esprits des sentiments, formé des convictions dont la valeur était toute positive. Il a voulu donner aux hommes des idées réalisables en bien-être.

Tous les abus présentaient leurs titres historiques : une revision était nécessaire. L’erreur et le mal avaient pour base des représentations du développement humain qu’il fallait remplacer. La philosophie voltairienne ne pouvait se passer d’un support historique. L’Essai sur les mœurs le lui avait donné pour les temps modernes : il se compléta et s’étendit par divers écrits qui éclairèrent philosophiquement tout le champ du passé.

CRITIQUE HISTORIQUE ET CRITIQUE RELIGIEUSE.

Les ouvrages d’histoire réguliers que Voltaire composa après 1756 sont, dans notre rapide étude, négligeables : ce n’est pas par eux, mais par ses multiples pamphlets que Voltaire renouvelle le contenu historique des intelligences. Il n’y a point d’époque dont il n’ait disputé, point de problème devant lequel il ait reculé.

Il a une assurance étourdissante, il jongle avec les faits et les textes. On ne finirait pas de faire le compte de ses légèretés, de ses bévues, de ses inexactitudes, de ses fantaisies. Il n’a rien de la méthode prudente, de la sévérité scrupuleuse des érudits d’aujourd’hui. Il travaille trop vite, il juge d’un coup d’œil, et tranche avec plus d’autorité que de compétence. Il est pétri de préjugés et de passions. C’est un amateur et un journaliste. Mais il est curieux, il est intelligent, il a le désir du vrai, il a l’intuition des problèmes à poser, il a le sens de la critique et de la tâche qui lui incombe. Il a vu parfois ce que les érudits de métier ne savaient ou ne voulaient pas voir.

Il nous fait sourire aujourd’hui par ses réflexions sur la Chine et sur l’Inde. Mais il avait demandé son information sur l’Inde aux fonctionnaires de la Compagnie Anglaise des Indes, à Holwell, à Dow, au savant Français Le Gentil ; il a fait siennes leurs assertions. Ce qui est plus fâcheux, il a cru, avec d’autres, à l’authenticité de l’EzourVeidam que le chevalier de Maudave avait rapporté de l’Inde. Il s’est enthousiasmé pour la sagesse et l’antiquité des Chinois sur les récits des jésuites, du P. Lecomte, du P. du Halde, de P. Gaubil : Isaac Vossius, les savants anglais de l’Histoire universelle, de Guignes n’ont pas été plus froids.

Seulement tandis que la plupart des érudits et des vulgarisateurs s’efforçaient de concilier les annales de l’Inde et de la Chine avec l’histoire sainte, Voltaire triomphait des contradictions chronologiques, et accueillait avec joie tous les calculs qui vieillissaient les civilisations d’Extrême-Orient. Au travers de ses erreurs, il apercevait et faisait voir au public un grand fait, toute une humanité et des sociétés puissantes antérieures à la Bible et en dehors du plan de la Bible ; il ôtait des esprits non seulement le préjugé religieux, mais en même temps le préjugé occidental, qui ne cherche la civilisation que chez les peuples ayant recueilli le double héritage des traditions judéo-chrétienne et gréco-romaine.

Tout son effort fut de briser les cadres historiques dont on s’était jusque-là contenté. Il s’y appliqua avec une audace aventureuse, et parfois un peu à l’étourdie. Il se fit ainsi des affaires avec les érudits, gens prudents et méticuleux, et qui n’aiment pas les incursions des profanes sur leurs domaines. […]

Le mérite de Voltaire, qui n’est pas encore commun à cette date, c’est d’avoir compris qu’il n’y a pas d’histoire, surtout d’histoire ancienne, sans critique, critique des témoignages, critique des documents, discussions de date et d’authenticité des textes. Il se pose des questions, il a des doutes, que Montesquieu même, bien plus solidement instruit, ne concevait pas. Il a des idées sur la nature de la connaissance historique, sur les degrés et les instruments de la certitude. Il distingue les temps fabuleux, les temps héroïques, et les temps historiques : « l’histoire est née très tard ». Il veut qu’on aille aux sources, il sait combien les traditions orales s’altèrent vite. Il se défie des historiens qui ne sont pas contemporains des événements, et, chez ceux mêmes qui sont contemporains, de la crédulité, de l’intérêt, des passions.

Des mensonges imprimés, 1749. — Philosophie de l’histoire, 1765. — La défense de mon oncle, 1767. — Examen important de Milord Bolingbroke, 1767. — Le Pyrrhonisme de l’histoire, 1768. — Fragments historiques sur l’Inde, 1773. — La Bible enfin expliquée, 1776. — Un chrétien contre six Juifs, 1776. — Dictionnaire philosophique, art. ANTIQUITÉ, ANTIQUITÉ DES USAGES, CHRONOLOGIE, HISTOIRE, INCERTITUDE DE L’HISTOIRE, VÉRITÉ, etc.


Plusieurs chapitres sont consacrés en partie ou en totalité à Voltaire dans La domination française :

« Bornes de l’esprit humain »

« Cartésianisme »

« Anglomania »

« Shakespeare – Calderón – Corneille »

« Des injures à notre nation »

« Conquérir l’Inde »

« Il est bon de faire connaître le génie des nations »


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Voir LIVRES

Couronnement de Voltaire à la Comédie Française, 3 Mars 1778. Gravure de Ch.-E. Gaucher d'après l'original de J.-M. Moreau (B.N., Paris)

Le petit nombre des élus sera toujours celui des penseurs.

Voltaire

Divisez le genre humain en vingt parts : il y en a dix-neuf composées de ceux qui travaillent de leurs mains, et qui ne sauront jamais s’il y a un Locke au monde ; dans la vingtième partie qui reste, combien trouve-t-on peu d’hommes qui lisent ! Et parmi ceux qui lisent, il y en a vingt qui lisent des romans, un qui étudie la philosophie. Le nombre de ceux qui pensent est excessivement petit, et ceux-là ne s’avisent pas de troubler le monde.

Voltaire

Vous les méprisez, les livres, vous dont toute la vie est plongée dans les vanités de l’ambition et dans la recherche des plaisirs ou dans l’oisiveté ; mais songez que tout l’univers connu n’est gouverné que par des livres, excepté les nations sauvages. […] il en est des livres comme des hommes : le très-petit nombre joue un grand rôle, le reste est confondu dans la foule.

Qui mène le genre humain dans les pays policés ? Ceux qui savent lire et écrire.

Voltaire

      D’ailleurs, je suis si insolent dans ma manière de penser, j’ai quelquefois des expressions si téméraires, je hais si fort les pédans, j’ai tant d’horreur pour les hypocrites, je me mets si fort en colère contre les fanatiques, que je ne pourrais jamais tenir à Paris plus de deux mois.

Voltaire

It would be difficult to write a more dramatic denouement to the life of France’s greatest man of letters. The aging philosophe, famed throughout Europe, returns to Paris after years of exile to claim the rewards of eighty-four years of labor. His final play, Irène, will be performed at the Comedie française, but the “modern Sophocles” becomes ill while finishing the piece and is rumored to be on his deathbed. He manages, nonetheless, to complete the work, enabling thousands to attend the opening performance on March 16, 1778, in his absence, including the Queen, the King’s brother, the Count of Artois, the Duke of Bourbon, and the cream of fashionable society. “Never was a gathering more brilliant,” exults the Correspondance litteraire, a leading newsheet of the day.

In the weeks following, the philosophe receives a constant stream of supplicants, well-wishers, and pilgrims. He has already administered a “blessing” to the grandson of Benjamin Franklin; given audience to the former first minister of state, M. Turgot; and encouraged his many subjects at the Académie française—d’Alembert, La Harpe, Condorcet, and Saint-Lambert. Now another wave of pilgrims descends, but he is forced to curtail these visits as his health is failing. The count of Argental and Jacques Necker, among others, are kindly told that the great philosopher is unwell, and are turned away at the door.

Such persistent demands, however, do not cease—the public’s clamor is too great—and so, reinvigorated by his glory, the philosopher musters the strength to personally attend a performance of his play. On March 30, he departs from his accommodations in Paris, the lavish Hotel de Villete, stopping first at the Académie française, where he oversees a special assembly convened in his honor. Ceremoniously ensconced in the president’s chair, a king at court, he hears himself compared to the greatest figures of French literature. Outside, a massive throng of adoring subjects awaits expectantly. The philosopher emerges. The crowd chants his name in unison, accompanying his carriage to the Comédie. And there, the final triumph. Entering the theater, the philosophe is met by cries of joy, wild applause, and shouting. Tears flow from the old man’s eyes. He is crowned with a garland of laurels. The curtain opens and his bust, the work of Lemoyne, is exposed on stage—a tribute to the glory of genius: “Long live our Homer!”.

At the conclusion of the spectacle, thousands more await the grand homme outside the theater. A genuine social mix with a strong popular character, the crowd, as witnesses will later recall, is moved by “explosions of joy, frenzy, enthusiasm, collective delirium.” Individuals mount the philosopher’s carriage to get a better look at the man, and supplicants strive to touch him, “as if he were a saint.” “Long live the defender of Calas!” The coach fades into the night, gilded by the reflections of torchlight, leaving behind a penumbra of immortality. In a stroke worthy of no other, François Marie Arouet, Voltaire, has attended his own apotheosis.

The pomp and circumstance of the celebratory events of the spring of 1778, given perfect closure by Voltaire’s timely death in May of that same year, have long attracted the attention of scholars. Rich in inherent drama, the apotheosis, too, is wonderfully symbolic, capturing perfectly the apparent triumph of the Enlightenment in France. The archenemy of the Catholic Church, a man who had been twice imprisoned in the Bastille, unceremoniously beaten by the lackeys of the Chevalier of Rohan, chased from the borders of his homeland, and forced to abide the public burning of scores of his publications, Voltaire, king of the philosophes, was now crowned in the country that had disowned him. By 1778, it seemed clear, the philosophes had arrived.

Darrin M. McMahon – Enemies of the Enlightenment. The French Counter-Enlightenment and the Making of Modernity

Voltaire avoit quatre-vingt-quatre ans lorsqu’il fit représenter cette tragédie, dans laquelle il y a encore quelques situations, quelques instans d’intérêt. Mais au fond, la fable de cette pièce a l’irremédiable inconvénient de mettre les personnages principaux dans une situation dont ils ne peuvent pas sortir.

C’étoit la première fois que l’auteur avoit occasion de peindre les mœurs du Bas-Empire, et la cour bysantine : c’étoit un cadre neuf au théâtre ; car on doit compter pour rien l’Andronic de Campistron, non qu’il soit sans intérêt, mais parce que l’auteur semble ne s’être pas même douté que la tragédie dût peindre des mœurs. C’est toujours un avantage pour le grand talent d’avoir à crayonner des mœurs nouvelles, quelques difficultés qu’elles présentent ; mais il faut qu’il ait tous ses moyens. Etoit-il possible que Voltaire les eût à quatre-vingt-quatre ans ? On doit plutôt s’étonner de trouver dans cette tragédie quelques morceaux qui rappellent le talent de l’auteur. On applaudit beaucoup à la première représentation un fort beau vers du rôle de Léonce, en réponse à Comnène, qui lui reprochoit sa morale comme un préjugé :

La voix de l’univers est-elle un préjugé ?

Les rapides révolutions de Bysance parurent heureusement exprimées dans ces vers qui ont du nombre, de la précision et de l’élégance :

Vingt fois il a suffi, pour changer tout l’Etat,
De la voix d’un pontife ou du cri d’un soldat.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Nous avons vu passer ces ombres fugitives,
Fantômes d’empereurs élevés sur ces rives,
Tombant du haut du trône en l’éternel oubli,
Où leur nom d’un moment se perd enseveli.

D’autres vers étonnèrent par le coloris poétique : celui-ci, par exemple, que dit Irène en parlant du mariage qui la fit impératrice, en la faisant si malheureuse :

On pare mes chagrins de l’éclat des grandeurs ;

et cet autre qui rend la même idée :

Je montai sur le trône au faite du malheur.

Au reste Irène fut bientôt oubliée : « Mais on n’oubliera jamais, dit la Harpe, ce triomphe du génie, décerné sur le théâtre de Paris, à l’homme extraordinaire qui, sentant sa fin prochaine, étoit venu chercher la récompense de soixante ans de travaux ; et qui, sans finir comme Sophocle, par un chef-d’œuvre, méritoit comme lui de mourir sous les lauriers. » Ce fut à la troisième représentation d’Irène que ce triomphe fut décerné à Voltaire, sur le théâtre de Paris. 

L’an 1778, le 16 mars, Première représentation d’Irène, dernière tragédie de Voltaire.

Ephémérides politiques, littéraires et religieuses (1812)

M. de Voltaire, étant venu au spectacle le lundi 30 mars, fut fêté avec ivresse par une foule immense d’admirateurs qui se précipitoient sur son passage, et qui firent retentir la salle d’applaudissemens infinis. Il fut couronné de lauriers dans le spectacle, et les comédiens en corps rendirent les honneurs de l’inauguration à sa statue, qui fut apportée sur le théâtre, et ornée de guirlandes. Madame Vestris lui récita les vers suivans, que la présence de ce grand homme avait inspirés à M. le marquis de Saint-Marc.

Aux yeux de Paris enchanté,
Reçois en ce jour un hommage
Que confirmera d’âge en âge
La sévère postérité.
Non, tu n’as pas besoin d’attendre au noir rivage
Pour jouir de l’honneur de l’immortalité.
Voltaire, reçois la couronne
Que l’on vient de te présenter ;
II est beau de la mériter,
Quand c’est la France qui la donne.

Extrait du Mercure de France.

Ce fut après ce pompeux couronnement, que Voltaire se plaignoit d’être étouffé sous des roses. Sa mort arrivée deux mois après ne justifia que trop cette plainte ; aussi Linguet s’écrioit-il alors : « Quelle fête, hélas ! De quels gémissements n’ont pas été suivis ces cris de joie ! Les lauriers apparens dont on couronnoit l’illustre octogénaire, étoient bien plutôt les guirlandes qui le dévouoient à la mort. Sans cette indiscrétion forcenée, sans ce délire factice chez ses prétendus amis, dont il a été la dupe et la victime,

Il vivrait, et sa vie eût comblé nos souhaits.

La seule fête digne de M. de Voltaire, c’étoit l’empressement du public à lire ses ouvrages ; c’étoit la réunion de toutes les voix en faveur de ceux où il développait les charmes du coloris le plus brillant dont jamais un écrivain ait eu le secret, sans qu’il en coûtât rien à la décence, sans exposer à rougir les fronts délicats, sans alarmer les consciences timorées ; espèce de fruits devenus rares dans sa vieillesse, malheureusement si féconde dans un autre genre. »

L’an 1778, le 30 mars, Couronnement de Voltaire à la Comédie Française.

Ephémérides politiques, littéraires et religieuses (1812)

Quarante-sept ans ont passé sur la cendre de Voltaire : près d’un demi siècle s’est écoulé depuis que l’auteur de Mahomet et de Mérope a cessé de vivre. C’est le 3o mai 1778, à onze heures du soir, que ce génie admirable s’est éteint ! C’est le 3o mai que la France a perdu le philosophe qui a rendu le plus de services à l’humanité, qui consacra sa vie entière à propager des vérités utiles, à inspirer l’horreur du fanatisme, à prêcher la tolérance, la première vertu et le premier besoin des hommes réunis en société.

On peut entendre encore aujourd’hui de la bouche de quelques Vieillards, le récit du triomphe et du couronnement de Voltaire à la sixième représentation d’Irène. Tous les témoins de cette imposante solennité, tous les acteurs de cette scène attendrissante n’ont pas encore été rejoindre celui qui en fut le héros. Les traits, la démarche, le costume, l’émotion du patriarche de Ferney, lorsqu’il rentra dans Paris après un long exil, sont bien présens à la mémoire de nos compatriotes plus que sexagénaires. Mais depuis la mort du marquis de Villevieille, il n’existe plus une seule personne qui ait vécu dans l’intimité de Voltaire. M. de Villevieille était parvenu à un très-grand âge, mais il a conservé jusqu’au dernier moment (mai 1825) toute la vivacité de son esprit. Admirateur passionné de l’immortel écrivain, chez lequel M. de Villette l’avait présenté, il le défendit, jeune encore, contre l’ingratitude de Laharpe et retrouvait à quatre-vingts ans toute sa chaleur, toute son énergie pour combattre et pour détruire les sottes calomnies, répandues par quelques imbécilles sur les derniers jours de son illustre ami.

J’ai souvent interrogé M. de Villevieille, je l’ai souvent entendu raconter les particularités les plus curieuses de la vie de Voltaire, et je vois que sur tous les points importans il est d’accord avec Wagnière, ce loyal et bon Suisse, que Voltaire avait pris pour secrétaire, et qui, pendant vingt-cinq années, ne cessa de donner des preuves du plus tendre attachement à celui qu’il appelle son maître et dont il parle dans ses Mémoires avec une bonhomie, une naïveté qui ne peuvent laisser aucun doute sur sa franchise.

On sait que Voltaire, cédant aux pressantes sollicitations du marquis de Villette, et surtout à celles de Mme Denis sa nièce, qui trouvait le séjour de Ferney fort triste, consentit à venir passer six semaines à Paris et qu’il y arriva le 10 février 1778, au moment même où l’on venait d’enterrer Le Kain. On a prétendu que le premier objet qui frappa sa vue en entrant dans la capitale, fut le convoi de ce grand acteur.Wagnière, qui était dans la voiture de Voltaire, ne fait pas mention de cette circonstance. Il affirme au contraire, que son maître n’apprit cette nouvelle que par le comte Dargental, et qu’elle lui fit faire un cri horrible.

Mais avant de parler des visites et des honneurs que l’on rendit au courageux défenseur des Calas, écoutons le récit que Wagnière fait du voyage dans lequel il l’accompagnait.

“La douleur et la consternation étaient dans Ferney lorsque M. de Voltaire en sortit le 3 février. Tous les Colons fondaient en larmes et semblaient prévoir leur malheur. Lui-même pleurait d’attendrissement. ll leur promettait que dans un mois et demi sans faute, il serait de retour, et au milieu de ses enfans. Il est si vrai que c’était là son intention, qu’il ne mit aucun ordre à ses affaires, et n’enferma ni les papiers de sa fortune, ni ceux de littérature.”

Ce voyage, pendant lequel Voltaire voulait garder l’incognito, fut, malgré lui, une promenade triomphale. Il fut reconnu d’abord à Bourg en Bresse et obligé, pour se soustraire aux avides regards de la foule qui assiégeait l’hôtel où il était descendu pendant qu’on changeait de chevaux, « de se faire enfermer à la clef dans une chambre du rez-de-chaussée de la maison. »

Le maître de poste, voyant que le postillon avait attelé un mauvais cheval, en fait mettre un autre, et dit, avec un gros juron : Va bon train, crêves mes chevaux, je m’en… Tu mènes M. de Voltaire.

A Dijon, où il s’arrêta vingt-quatre heures, les curieux payaient les servantes de l’auberge pour qu’elles laissassent la porte de sa chambre ouverte. Quelques-uns même voulurent s’habiller en garçon de cabaret, pour le servir à son souper et le voir de plus près.

On arrive enfin à la barrière de Paris, et les commis suivant l’antique usage, demandent en ouvrant la voiture, S’il n’y a rien contre les ordres du roi. Ma foi, Messieurs, répond Voltaire qui avait été d’une gaîté charmante pendant tout le voyage, Je crois qu’il n’y a ici de contrebande que moi.

Il est impossible de lire sans attendrissement les sages réflexions du bon Wagnière sur le nouveau genre de vie que son illustre patron fut obligé de prendre à Paris, et qui suivant cet excellent serviteur, conduisit si promptement le grand homme au tombeau. C’est à Mme. Denis surtout qu’il reproche d’avoir abrégé les jours de son oncle. C’est presque sur elle seule qu’il fait peser la terrible accusation d’avoir privé la France de dix années de gloire peut-être que lui promettait encore Voltaire.

Mais ces tristes révélations de Wagnière ne peuvent être reproduites dans un article de Journal, il faut examiner dans l’ouvrage même, les preuves dont il les appuie. Ce qui résulte positivement des faits rapportés dans ces mémoires, c’est que Voltaire voulait retourner à Ferney et qu’après avoir été étouffé sous des roses il éprouvait le besoin de respirer sous les arbres qu’il avait plantés.

Une des premières visites qu’il reçut, fut celle de l’abbé Gauthier, ex-jésuite et chapelain des Incurables, qu’il appelait, s’il faut en croire Wagnière, un bon imbécille. Cette visite donna lieu aux vers suivans :

Voltaire et Latteignant par avis de famille,
Au même confesseur ont fait le même aveu.
En tel cas il importe peu
Que ce soit à Gauthier, que ce soit à Garguille ;
Mais Gauthier cependant me semble mieux trouvé.
L’honneur de deux cures semblables
A bon droit était réservé
Au chapelain des Incurables.

Nous n’avons pas assez de place pour rapporter les détails que Wagnière donne sur l’agonie de Voltaire. Ces détails sont d’ailleurs fort connus. Mais nous croyons devoir citer le passage où sont si naïvement exprimés les regrets de cet honnête homme, lorsque les restes de son maître furent transportés en Champagne, dans l’abbaye de Sellières, dont Mignot, neveu de Voltaire, était abbé commandataire :

« O Voltaire ! est-il possible ? toi, être enterré dans une église de moines ! toi, faire dans vingt siècles encore la réputation d’une abbaye qui possède tes précieux restes ! Toi, homme extraordinaire, qui devait être inhumé extraordinairement ! Toi, qui m’avait recommandé cent fois de te faire ensevelir à Ferney, dans ta chambre des bains, au milieu de la colonie fondée par ta bienfaisance, que tes cendres auraient seules soutenue. O mon cher maître ! reçois l’expression de mes regrets : tu es renfermé dans le fond de mon cœur, tes mânes connaîtront ma douleur, car tu es immortel dans tous les sens. Si ceux qui devaient être à jamais touchés de ta perte t’ont sitôt oublié, ton chétif, mais fidèle serviteur, t’offre au moins tous les jours son hommage par ses larmes. »

Voilà ce que Wagnière écrivait trois ans après la mort de son bienfaiteur. Les vœux de cet honnête homme ont été, en partie, exaucés. Les cendres de Voltaire ne sont plus à l’abbaye de Sellières, elles furent transportées au Panthéon à l’époque où le Panthéon était ouvert aux grands hommes, avant qu’on y enterrât des sénateurs. Il est vrai qu’aujourd’hui la tombe de Voltaire n’est nulle part, mais son esprit est partout.

MÉMOIRES SUR VOLTAIRE ET SUR SES OUVRAGES.

Par Longchamps et Wagnière, ses secrétaires; 2 vol. in-8. Chez Aimé André, libraire, quai des Augustins, n. 59.

Le Miroir des spectacles, des lettres, des moeurs et des arts (Volume 6 – 1825)

Rien ne donne une plus vive idée de la transfiguration légendaire du patriarche de Ferney que les lettres de Mme Suard. Cette jeune femme de vingt-cinq ans éprouve devant le malin et pétillant vieillard « les transports de Sainte-Thérèse ». Elle ne ressent près de lui que de l’attendrissement et de l’enthousiasme. Elle lui demande sa bénédiction. Elle nous montre un Voltaire, bon, indulgent, attendri, adouci, le Voltaire des âmes sensibles.

Il mourait d’envie d’aller jouir de sa gloire. Le gouvernement n’était pas réconcilié : sur le bruit de sa maladie (en juillet 1774), l’intendant de Bourgogne recevait ordre de Versailles de saisir tous ses papiers, aussitôt qu’il serait mort. Mais on n’osait rien contre lui, tant qu’il vivait. La reine pleurait à Tancrède et manifestait le désir d’ « embrasser » l’auteur. D’Argental, le marquis de Villette l’appelaient à Paris ; Mme Denis avait envie d’y revenir. Le 5 février 1778, il partit « dans sa dormeuse, avec un petit poêle dedans ».

Il arriva à Paris le 10 février sur les trois heures et demie du soir, et se logea chez le marquis de Villette, rue de Beaune, à l’angle du quai des Théatins. On sait ce qui advint : il se grisa de sa gloire, et il en mourut.

Si le roi trop dévot ne permit pas à la reine de le voir, Paris l’en consola. Les visites affluaient rue de Beaune : les amis, les écrivains, les députations de l’Académie et de la Comédie-Française, Gluck, Mme Necker, la comtesse de Polignac, Mme du Barry, l’ambassadeur d’Angleterre, la loge maçonnique des Neuf-Sœurs, Franklin dont il bénissait le petit-fils en disant : God and liberty, toute sorte d’hommes et de femmes de tous les états. Le 16 mars avait lieu la première représentation de sa tragédie d’Irène, devant la reine et le comte d’Artois.

Remis d’une maladie qui avait fermé sa porte pendant trois semaines, il sortait en voiture au milieu d’une foule enthousiaste qui acclamait « l’homme aux Calas ». Il allait voir Turgot. Il se rendait le 30 mars à l’Académie, et de là, en magnifique habit, avec sa grande perruque, enveloppé de la pelisse que lui avait envoyée l’impératrice de Russie, il allait à la Comédie assister à la sixième représentation d’Irène. Un des acteurs lui posait sur la tête une couronne de laurier, et, à la fin de la pièce, toute la troupe assemblée sur la scène, son buste était couronné par Brizard en robe de moine, et baisé par les comédiennes. Il sortait à pied. Il visitait les princes d’Orléans, Sophie Arnould, et la marquise de Gouvernet, cette jolie Suzanne de Livry qui lui avait été infidèle cinquante ans auparavant.

Au milieu de toute cette agitation, il travaillait. Il avait fait adopter à l’Académie un nouveau plan du dictionnaire, et s’était mis aussitôt à l’exécution. Il absorbait 25 tasses de café en un jour, perdait le sommeil, se bourrait d’opium, délirait. Le 25 mai il était perdu. Il ressuscita un instant pour féliciter Lally-Tollendal de l’arrêt du Conseil qui cassait la sentence portée contre son père.

Les médecins Lorry et Tronchin n’avaient plus d’espoir. Tronchin épiait malignement comment le philosophe passerait ce « fichu moment ». Le philosophe voulait vivre. Il enrageait de n’avoir pas suivi le conseil de retourner à Ferney, il suppliait Tronchin de le « tirer de là ». Il souffrait d’horribles douleurs. Il avait peur de ce qu’on ferait de lui après sa mort. Il se souvenait de la Lecouvreur : il voulait éviter la voirie. Des prêtres s’agitaient : un abbé Gautier, le curé de la paroisse, qui était Saint-Sulpice. Il signa une confession de foi, et une rétractation qui fut ensuite jugée insuffisante : on lui apporta une autre déclaration. « Laissez-moi mourir en paix », dit-il.

Dès le 28 février à la première alerte, il avait mis sa vraie confession aux mains de Wagnière :

Je meurs en adorant Dieu, en aimant mes amis, en ne haïssant pas mes ennemis, et en détestant la persécution.

Il semble qu’il se soit rasséréné, quand il comprit que c’était bien fini, et qu’il ait accepté la nécessité. Il mourut le 30 mai 1778, sur les onze heures du soir.

L’archevêque de Paris et le curé de Saint-Sulpice lui refusèrent la sépulture. Le roi dit ou passa pour avoir dit : « Laissez faire les prêtres » ; ni le ministère ni le Parlement ne voulurent intervenir. Voltaire avait désigné pour sa sépulture l’étoile de la charmille de Ferney. Mais Ferney était loin : l’évêque d’Annecy était à craindre. Il fallait agir vite, prévenir la vengeance ecclésiastique. L’abbé Mignot mit le corps dans un carrosse, enveloppé de sa robe de chambre et coiffé d’un bonnet de nuit. Il l’emporta à l’abbaye de Scellières en Champagne dont il était abbé commendataire. Là, Voltaire fut mis en bière et enseveli (1er-2 juin). Le prieur qui l’avait permis fut destitué par l’évêque de Troyes.

Voltaire n’attendit pas longtemps sa revanche. La Révolution le ramena à Paris en juillet 1791. Un cortège triomphal, — municipalité, députés, magistrats, Académiciens, jeunes filles vêtues de blanc, canonniers et chœurs de l’opéra, — le conduisit au Panthéon au milieu de l’enthousiasme universel. Déjà pourtant l’évolution politique de la France laissait Voltaire en arrière : mais le peuple se souvenait du défenseur de l’humanité. C’était Calas qui conduisait Voltaire au Panthéon dans une apothéose.

Le lever de Voltaire (Jean Huber)

Le Lever du Philosophe de Ferney (Anonyme, d’après Jean Huber, vers 1772, Paris, B.N.)

Voltaire plantant des arbres (Jean Hubert)