Lettres aux socialistes bretons

HOEL

Qu'est-ce que le socialisme français ? (Hoel)

Sur Amazon.fr

Sur Amazon.com


                                                                       Rousseau, a lover of freedom, was used in the French Revolution to build up a model of social oppression.

Michel Foucault

                                                                                   Rousseau, un amoureux de la liberté, fut utilisé lors de la Révolution française pour bâtir un modèle d’oppression sociale.

PREMIÈRE LETTRE :

L’OPPRESSION LINGUISTIQUE


              “Giova anco introdurre la lingua nostra ne’ paesi acquistati, il che fecero per eccellenza i Romani et hanno fatto in gran parte dell’Africa e della Spagna gli Arabi, e ciò fece anco, sono cinquecento anni, Guglielmo, duca di Normandia, nell’Inghilterra. Or, per introdurre la lingua nostra, sarà a proposito che le leggi si scrivano in essa, e che’l prencipe e gli ufficiali diano udienza nella medesima, e così l’espeditioni de’ negotii, le commissioni, le lettere, patenti, e le altre cose tali.” […]

        « Il convient aussi d’introduire notre langue dans les pays conquis, ce que firent par excellence les Romains et ont fait dans une grande partie de l’Afrique et de l’Espagne les Arabes, et ce que fit encore, il y a cinq cents ans, Guillaume, duc de Normandie, en Angleterre. Et, pour introduire notre langue, il sera à propos que les lois soient écrites avec elles, et que le prince et les officiers donnent audience dans la même, et ainsi l’exposition des magasins, les commissions, les lettres, les licences, et les autres choses de cette sorte. » […]

“Guglielmo duca di Normandia, avendo acquistato il regno d’Inghilterra, per avvilir quelle genti mutò tutti gli ufficiali e diede agl’Inglesi nuove leggi in lingua normanda, affinché si conoscessero per sudditi d’altra natione e, con la novità delle leggi e della lingua, mutassero anco animo e pensiero.”

« Guillaume, duc de Normandie, ayant conquis le royaume d’Angleterre, pour humilier ces gens, changea tous les officiers et donna aux Anglais de nouvelles lois en langue normande, afin qu’ils se connussent comme sujets d’une autre nation et, qu’avec la nouveauté des lois et de la langue, ils modifiassent aussi leur esprit et leur pensée. »

Giovanni Botero – Della Ragion Di Stato (Venise, 1589)

Il existe en Bretagne une oppression linguistique et trop peu — infiniment trop peu — de personnes pour la dénoncer. Cette oppression est menée d’abord par l’Etat français lui-même, mais de façon sournoise, sans qu’elle soit avouée. Elle se fait avec la complicité et l’assentiment de presque l’ensemble des élites, politiques, journalistiques, intellectuelles — françaises, mais aussi bretonnes. Cette oppression, comme toute chose humaine, a une histoire, une histoire délibérément occultée par l’histoire officielle, telle notamment qu’elle s’enseigne dans le système scolaire et universitaire.

L’imposition, par le conquérant, de sa langue, n’a pas été, au cours de l’histoire, un fait systématique. Cela a cependant été souvent le cas, comme le rappelle Giovanni Botero dans son livre Della Ragion Di Stato (De la Raison d’Etat).

L’imposition de la langue du conquérant ne signifiait pas forcément la volonté de détruire les langues des vaincus. Les Romains imposaient leur langue au niveau officiel — et encore, seulement dans la partie ouest de l’empire, car dans la partie est, c’était le grec qui s’imposait — mais ils n’avaient pas la volonté de détruire les langues des peuples soumis :

Jamais Rome ne se donna la peine de faire la guerre aux langues des vaincus. Elle ne combattit ni l’ibérique, ni le punique, ni le phrygien, et pourtant ces langues disparurent. Aucune loi n’interdit à personne l’usage de l’idiome de ses pères. […] Il aurait été contraire à toutes les habitudes d’esprit des anciens qu’un vainqueur exigeât des vaincus de se transformer à son image.

Fustel de Coulanges – La Gaule romaine

La volonté, non seulement d’imposer sa langue mais de détruire les langues des dominés, se manifeste lors de la révolution française de 1789. Pas tout de suite, cependant. Dans un premier temps, on optera pour la traduction. Cette étape initiale de tolérance — plus que de reconnaissance — à l’égard des langues autres que le français ne va pas durer. Il y sera mis fin sous l’impulsion de deux révolutionnaires en particulier, Grégoire et Barrère. Le premier est l’auteur d’un rapport intitulé : Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française. Ce rapport, présenté à l’assemblée nationale en 1794, avait été précédé, en 1790, d’une enquête par le même Grégoire, « une série de questions relatives au patois et aux mœurs des gens de la campagne », 43 questions adressées à des correspondants à travers tout le royaume. Parmi ces questions se trouvent les deux suivantes :

 29. — Quelle serait l'importance religieuse et politique de détruire entièrement ce patois ?
 30. — Quels en seraient les moyens ?

L’abbé Grégoire était déjà l’auteur d’un autre texte, l’Essai sur la régénération physique, morale et politique des Juifs (1789). Se trouve déjà exprimée dans ce texte la volonté d’éradication linguistique :

Sans doute on parviendra quelques jours à extirper cette espèce d’argot, ce jargon tudesco-hébraïco-rabbinique dont se servent les Juifs allemands, qui n’est intelligible que pour eux, et ne sert qu’à épaissir l’ignorance ou à masquer la fourberie.

Barrère est, quant à lui, l’auteur d’un Rapport sur les moyens de propager la langue française dans l’intérieur de la République, fait « au nom du comité de salut public » (27 janvier 1794). On peut y lire en autre ceci :

Un autre département mérite d’attirer vos regards ; c’est le département de Corse. […] Il est vrai qu’on traduit depuis quelques mois notre législation en italien ; mais ne vaut-il pas mieux y établir des instituteurs de notre langue que des traducteurs d’une langue étrangère ?

Les révolutionnaires utilisent un certain nombre de termes pour désigner leurs ennemis. Barrère utilise les principaux de ces termes pour condamner quatre langues en particulier : le breton (langue du fédéralisme et de la superstition), l’allemand (pour l’alsacien) (langue de l’émigration et de la haine de la République), l’italien (pour le corse) (langue de la contre-révolution) et le basque (langue du fanatisme).

Les Rapports de Grégoire et Barrère aboutirent le 20 juillet 1794 à la loi suivante :

Article 1er : A compter du jour de la publication de la présente loi, nul acte public ne pourra, dans quelque partie que ce soit du territoire de la République, être écrit qu’en langue française.

Article 2 : Après le mois qui suivra la publication de la présente loi, il ne pourra être enregistré aucun acte, même sous seing privé, s’il n’est écrit en langue française.

Article 3 : Tout fonctionnaire ou officier public, tout agent du Gouvernement qui, à dater du jour de la publication de la présente loi, dressera, écrira ou souscrira, dans l’exercice de ses fonctions, des procès-verbaux, jugements, contrats ou autres actes généralement quelconques conçus en idiomes ou langues autres que la française, sera traduit devant le tribunal de police correctionnelle de sa résidence, condamné à six mois d’emprisonnement, et destitué.

Article 4 : La même peine aura lieu contre tout receveur du droit d’enregistrement qui, après le mois de la publication de la présente loi, enregistrera des actes, même sous seing privé, écrits en idiomes ou langues autres que le français.

Cette politique linguicidaire, fondée sous la république par les révolutionnaires, sera dès lors la politique de l’Etat français, quel que soit le régime en place, empire, royauté, république, régime de Vichy. Elle a parfois été dénoncée, mais rarement :

« Je suis Breton et j’éprouve une vive sympathie pour tout ce qui peut conserver notre nationalité. Je sais que les principes généraux des Gouvernements sont de combattre l’esprit de province et d’effacer, autant que possible, les divisions résultantes des différences de langage. Mais une langue vivante est un peuple. Faire mourir une langue, c’est faire disparaître une individualité de la famille des nations ; c’est détruire un système d’entendement, un caractère national, des mœurs, une littérature. La philosophie et la morale condamnent également cette espèce de meurtre. »

Édouard Lorois – Nantais, préfet du Morbihan (1831)

« Nulle part, en aucune circonstance, le conquérant ne doit négliger ou mépriser la langue indigène, ni laisser s’anémier son enseignement, surtout dès qu’elle possède une écriture, une littérature et une histoire, et, s’il le fait, volontairement ou par indifférence, il se rend coupable de la plus imprévoyante, de la plus inintelligente et de la plus immorale des actions. »

Jules Harmand – Domination et Colonisation (1910)

L’école est le premier lieu stratégique de l’interdiction de la langue indigène et celui de l’imposition de la langue coloniale :

E kourt Lise La Tour d’Auvergne, e Kemper, e 1925, eo divennet krañched war an douar ha komz brezoneg. Ar ‘vuoh’ a zo anvet ‘koñsign’…

Per-Jakez Helias – Marh al Lorh

Dans la cour du Lycée La Tour d’Auvergne, à Quimper, en 1925, il est défendu de cracher par terre et de parler breton. La ‘vache’ est appelée ‘consigne’…

« Premièrement, l’interdit. Un interdit, gardons par provision ce mot, un interdit particulier s’exerçait donc, je le rappelle, sur les langues arabe ou berbère. Il prit bien des formes culturelles et sociales pour quelqu’un de ma génération. Mais ce fut d’abord une chose scolaire, une chose qui vous arrive « à l’école », mais à peine une mesure ou une décision, plutôt un dispositif pédagogique. L’interdit procédait d’un « système éducatif », comme on dit en France depuis quelque temps, sans sourire et sans inquiétude. […] … étant donné la disparition en cours de l’arabe comme langue officielle, quotidienne et administrative, le seul recours était encore l’école ; et à l’école l’apprentissage de l’arabe, mais au titre de langue étrangère ; de cette étrange sorte de langue étrangère comme langue de l’autre, certes, quoique, voilà l’étrange et l’inquiétant, de l’autre comme le prochain le plus proche. Unheimlich.

« L’étude facultative de l’arabe restait certes permise. Nous la savions autorisée, c’est-à-dire tout sauf encouragée. L’autorité de l’Éducation nationale (de l’« instruction publique ») la proposait au même titre, en même temps et sous la même forme que l’étude de n’importe quelle langue étrangère dans tous les lycées français d’Algérie. L’arabe, langue étrangère facultative en Algérie ! » […]

« Tous les autres, dont j’étais, subissaient passivement l’interdit. Celui-ci représentait massivement la cause, autant que l’effet – l’effet recherché, donc – de l’inutilité croissante, de la marginalisation organisée de ces langues, l’arabe et le berbère. Leur exténuation fut calculée par une politique coloniale qui affectait de traiter l’Algérie comme l’ensemble de trois départements français. » […]

« Toute culture s’institue par l’imposition unilatérale de quelque « politique » de la langue. La maîtrise, on le sait, commence par le pouvoir de nommer, d’imposer et de légitimer les appellations. On sait ce qu’il en fut du français en France même, dans la France révolutionnaire autant ou plus que dans la France monarchique. Cette mise en demeure souveraine peut être ouverte, légale, armée ou bien rusée, dissimulée sous les alibis de l’humanisme « universel », parfois de l’hospitalité la plus généreuse. Elle suit ou précède toujours la culture comme son ombre. »

Jackie Élie Derrida – Le monolinguisme de l’autre

L’éradication linguistique fait partie d’une entreprise plus globale exprimée par Grégoire dans son Rapport : « Nous n’avons plus de provinces, & nous avons encore environ trente patois qui en rappellent les noms. »

Le terme utilisé pour cette entreprise par les révolutionnaires est celui de régénération. Par la suite, il sera remplacé par celui d’assimilation. Depuis Raphael Lemkin, on parle plus explicitement de génocide culturel. C’est l’expression utilisée par Robert Badinter à propos du Tibet :

« Le Dalaï Lama, lui, conscient des réalités internationales et des rapports de force, ne réclame que le statut d’autonomie pour le Tibet, la sauvegarde de son identité culturelle, si importante dans le concert des civilisations, et le respect des droits fondamentaux des Tibétains. Mettre un terme à un régime d’oppression et à un GÉNOCIDE CULTUREL, instaurer un régime d’auto-gouvernement et amener l’État de droit au Tibet, … »

Robert Badinter – Hommage au Dalaï Lama (11-06-2009)

En 1831, Édouard Lorois parlait déjà d’une « espèce de meurtre ».

Cette « espèce de meurtre » ne s’accorde avec aucun système de valeurs humanistes, avec aucune déclaration de droits humains.

Malgré cela, la politique linguicidaire continue d’être mise en œuvre par l’Etat français — de façon moins ouverte, plus sournoise — dans un contexte européen et international qui condamne par différents textes une telle politique.

DEUXIÈME LETTRE :

LE NÉGATIONNISME HISTORIQUE


             « Chez toutes les nations l’histoire est défigurée par la fable, jusqu’à ce qu’enfin la philosophie vienne éclairer les hommes ; et lorsque enfin la philosophie arrive au milieu de ces ténèbres, elle trouve les esprits si aveuglés par des siècles d’erreurs qu’elle peut à peine les détromper ; elle trouve des cérémonies, des faits, des monuments, établis pour constater des mensonges. »

 Voltaire – Essai sur les mœurs et l’esprit des nations (1756)

                      « Il y a beaucoup de gens qui souhaitent qu’un historien de leur parti imite les joueurs de piquet, qui ne gardent que les bonnes cartes, et mettent dans leur écart les mauvaises qui leur étaient venues. »

Pierre Bayle – Dictionnaire historique et critique (1697)

           « On écrit l’histoire en France comme on fait un compliment à l’académie française ; on cherche à arranger ses mots de façon qu’ils ne puissent choquer personne. Et puis, je ne sais si notre histoire mérite d’être écrite. »

Voltaire – Correspondance (20-6-1764)

                                                                        « Je trouve bouleversant qu’on ait appris à réciter « nos ancêtres les Gaulois », même quand on était né en Guyane. »

Elisabeth Badinter – Le Nouvel Observateur (19-06-2003)

L’enseignement de l’histoire, dans l’Empire français, vise à « produire dans la réalité à la fois une justification du pouvoir et un renforcement de ce pouvoir » (Foucault – Il faut défendre la société, Cours du 28 janvier 1976).

…l’on trouvait tout naturel de seriner à ces infortunés les hauts faits de « leurs ancêtres » gaulois, la succession des rois mérovingiens…

« On a commencé à se convaincre que tout n’est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes enseignants, et que si nos méthodes d’instruction primaire et secondaire sont déjà contestables, appliquées à nos propres écoliers, elles sont pitoyables quand on prétend s’en servir sur des esprits aussi différents des nôtres et aussi différents entre eux que des Arabes, des Congolais, des Malgaches ou des Annamites. On a fini par comprendre aussi que la question pédagogique se double d’une question politique au premier chef, et l’examen de ce qui se passe chez nous, comme dans les Dominations étrangères, n’allait pas tarder à nous démontrer la haute importance de tout cet ensemble de problèmes financiers, administratifs, moraux et politiques qui s’enchevêtrent sous le titre de l’Instruction publique. On a conçu enfin que, comme la langue d’Esope, l’instruction peut être, suivant ceux qui la donnent et ceux qui la reçoivent, une chose bonne ou mauvaise, que c’est une arme à deux tranchants, d’un maniement dangereux et dont la pointe même peut être empoisonnée. »

« Bien entendu, on ne se rendait aucun compte de la nécessité, ni même sans doute de la possibilité d’instituer de toutes pièces des programmes différents des nôtres, adaptés à l’esprit et aux besoins de ces enfants comme au but de nos entreprises. Rien ne paraissait plus légitime que de se servir des livres et des modèles tout faits à l’usage de nos écoles et l’on trouvait tout naturel de seriner à ces infortunés les hauts faits de « leurs ancêtres » gaulois, la succession des rois mérovingiens, les affluents des affluents de la rive droite de la Seine, avec la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen.

Il semble pourtant que la pratique aurait dû montrer bien vite à des éducateurs de quelque bon sens à quel point le texte français en apparence le plus simple est incompréhensible pour des noirs ou pour de petits paysans annamites, par exemple, dont l’horizon n’a jamais dépassé le marécage natal, alors surtout que le maître, produit de nos écoles normales primaires, ou simple protégé — cela se voit — d’un député d’arrondissement, échoué par raccroc dans ces fonctions de hasard, ne connaît pas un mot de la langue de ses disciples forcés et n’est animé ni du désir ni des moyens de pénétrer leur genre d’esprit. »

Jules Harmand – Domination et Colonisation (1910)

Le système scolaire français a enseigné « à des Arabes, des Congolais, des Malgaches ou des Annamites » — du temps où ils étaient sous domination française — qu’ils avaient pour ancêtres des Gaulois. Ce qui apparaît à première vue comme une aberration n’en était pas une aux yeux de l’Etat français et des élites françaises qui ont imaginé cette fable et ont cherché à l’imprimer dans l’esprit des enfants par le moyen de l’école.

« On pourrait aussi « raconter » à l’infini, on a déjà commencé à le faire ici ou là, ce qu’on nous « racontait », justement, de l’« histoire de France », entendons par là ce qu’on enseignait à l’école sous le nom d’« histoire de France » : une discipline incroyable, une fable et une bible mais une doctrine d’endoctrinement quasiment ineffaçable pour des enfants de ma génération. »

Jackie Élie Derrida – Le monolinguisme de l’autre (1996)

« Pour liquider les peuples, disait Hübl, on commence par leur enlever la mémoire. On détruit leurs livres, leur culture, leur histoire. Et quelqu’un d’autre leur écrit d’autres livres, leur donne une autre culture et leur invente une autre Histoire. Ensuite, le peuple commence lentement à oublier ce qu’il est et ce qu’il était. Le monde autour de lui l’oublie encore plus vite.

Et la langue ?

Pourquoi nous l’enlèverait-on ? Ce ne sera plus qu’un folklore qui mourra tôt ou tard de mort naturelle. »

Milan Kundera – Le livre du rire et de l’oubli

La raison pour laquelle l’Etat français impose à des populations une fausse histoire, substitue de faux ancêtres — ceux supposés du colonisateur — aux vrais, est celle que donne Hübl : « liquider les peuples ». L’imposition de l’histoire officielle du conquérant, comme l’imposition de sa langue, sont deux des aspects fondamentaux du génocide culturel.

                                                                          Nous n’avons plus de provinces, & nous avons encore environ trente patois qui en rappellent les noms.

                                                                                     …les vraies dénominations prévaudront même parmi les ci-devant Basques & Bretons…

                      Abbé Grégoire – Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française (1794)

                     …pour effacer tous les prétextes et tous les malentendus, et pour ôter aux tyrans, à nos ennemis, une arme perfide, je demande la suspension du nom Français, à l’instar de ceux de Bourguignon, de Normand, de Gascon

Anacharsis Clootz – Discours (24 avril 1793)

Les révolutionnaires français de 1789 ont fait disparaître les « provinces », leur substituant des « départements » auxquels sont attribués des noms à base géographique (noms de rivières, etc.). Ce faisant ils ont fait disparaître les noms de ces « provinces », et le nom de ceux qui les habitaient. Désormais, lorsqu’ils veulent parler de la Bretagne, ils parlent de la ci-devant Bretagne, lorsqu’ils veulent parler des Basques et des Bretons, ils parlent des ci-devant Basques et Bretons, de même qu’ils ne parlent plus de la noblesse ni des barons ou des marquis mais de la ci-devant noblesse et des ci-devant barons ou marquis.

L’éradication des langues et le négationnisme historique viendront compléter cette première étape de démantèlement des « provinces » et d’occultation des noms historiques des « provinces » elles-mêmes et de leurs habitants.

« A-t-on aujourd’hui le droit d’enseigner l’histoire de Bretagne en Bretagne ? » […]

« Ni l’Etat, ni les collectivités régionales ou locales, semblent vouloir y toucher que du bout des doigts. Et pourtant un nombre incroyable de politiques sont des historiens, ou ont des formations historiques, et connaissent l’histoire de la Bretagne. » […]

« Quant aux universités de Bretagne, s’il y a quelques actions […] c’est bien maigre. Quelques heureux élus qui ont fait quelques recherches sur l’histoire de Bretagne parviennent à y enseigner. Beaucoup d’autres, – et là le CA du CHB-KIB m’a demandé de le mentionner, de rompre mon silence – dont votre serviteur, même s’ils ont été au CNRS, n’y ont pas accès, leur dossier de candidature n’étant même pas « examiné » par le Conseil national des universités.

Pourquoi ? En fait la vraie question est de quoi a-t-on peur ? Certains ont peur pour leur carrière s’ils enseignent l’histoire de Bretagne car on dit que c’est mal vu. D’autres, cadres de la fonction publique, pensent que cela ne peut que favoriser le nationalisme identitaire breton, participant ainsi à l’affaiblissement de la République. » […]

« Pour le CHB-KIB, Frédéric Morvan, son président. » (10-04-2016)

TROISIÈME LETTRE :

LA VIOLATION DES DROITS FONDAMENTAUX


                                  Ceterum libertas et speciosa nomina praetexuntur; nec quisquam alienum servitium et dominationem sibi concupivit ut non eadem ista vocabula usurparet.

Tacite

Mais en réalité, la liberté et les mots spécieux sont invoqués comme prétextes ; et de tous ceux qui désirent ardemment pour eux-mêmes la domination et l’asservissement des autres, il n’en est aucun qui ne fait usage de termes de ce genre.

L’égalité qu’ils prêchaient, était un des plus anciens talismans employés par les charlatans politiques pour tromper le peuple. Ils savaient que le découragement des bons fait la force des méchans, et que le silence des sages consacre l’extravagance des novateurs.

Antoine-Fantin Desodoards

             La soif d’inégalité semble un besoin irréductible de la nature humaine. On sait avec quelle ardeur les Conventionnels échappés à la guillotine sollicitaient de Napoléon des titres nobiliaires. Le rêve égalitaire qui les avaient conduits à tant de massacres n’était donc en réalité qu’un violent désir d’inégalité à leur profit. L’histoire n’a pas encore cité, d’ailleurs, de pays où régnât l’égalité.

Gustave Le Bon

…vous abusez sans cesse des mots pour accuser les personnes et confondre les choses…

                                         … jamais on n’avait préconisé le crime comme un principe de révolution, ni l’oppression comme un principe de liberté, et c’est ce qu’ont fait les jacobins.

…leur scélératesse extravagante, parvenue enfin à parler seule, devint la loi.

                                           Sera-t-il dit que vous irez toujours directement contre votre but ; que toujours vous ferez mépriser par la raison ce que vous voulez faire respecter par des lois ?

La Harpe

« Les mots magiques et toujours puissants de patrie, de liberté, de salut public, de conspirations, en imposaient à la multitude et faisaient toute la force des tyrans.

Nos audacieux tribuns avaient révolutionné, sans-culotté, pour me servir de leurs expressions ostrogothes, c’est à-dire, dénaturé la langue, les idées, et perverti les mœurs. La modération était proscrite sous la qualification de modérantisme. On vous incarcérait pour être modéré ; on vous incarcérait également pour être ultra-révolutionnaire, c’est-à-dire, exagéré. Ce fut un crime de n’être pas maratiste ; on fut ensuite coupable pour l’avoir été. Quand on ne savait quel crime imputer à celui qu’on voulait perdre, on l’accusait d’être hébertiste, dantoniste, et autres crimes imaginaires de cette nature. On avait mis sur les portes de tous les édifices, et sur celles de toutes les maisons, cette inscription barbare et ridicule, et surtout contradictoire : la fraternité ou la mort ; ils ignoraient que la fraternité s’inspire, se persuade et ne se commande pas. Croyaient-ils faire triompher la liberté par l’anarchie, la vertu par le crime, les loix par l’assassinat, la fraternité par la mort ? […]

Observez encore qu’on n’avait rien défini, qu’on n’a jamais expliqué d’une manière claire et précise ce qu’on entendait par fédéraliste, par modéré. »

F. X. Pagès – Histoire Secrète de la Révolution Française

                  …pour effacer tous les prétextes et tous les malentendus, et pour ôter aux tyrans, à nos ennemis, une arme perfide, je demande la suspension du nom Français, à l’instar de ceux de Bourguignon, de Normand, de Gascon

Anacharsis Clootz – Discours (24 avril 1793)

La nuit du 4 août 1789 est célèbre en France pour être la nuit de l’abolition des « privilèges ». La noblesse cessa tout à coup d’être la noblesse, il n’y eu plus ni barons ni marquis … jusqu’à l’instauration par Napoléon d’une nouvelle noblesse, avec de nouveaux barons et marquis. Les révolutionnaires qui avaient aboli la noblesse d’ancien régime et échappé à la terreur devenaient eux-mêmes des « nobles ». Quand la restauration de la royauté vint mettre fin au régime impérial, la noblesse d’ancien régime fut elle-même restaurée sans que la nouvelle noblesse impériale soit pour autant abolie.

La nuit du 4 août ne fut pas seulement celle de l’abolition des privilèges et celle de la disparition — provisoire — de la noblesse. Elle fut aussi celle de l’abolition de droits, et celle de la disparition d’identités. Les identités « provinciales » furent « abolies », avec les droits qui pouvaient être les leurs. Plus de barons ni de marquis, donc, mais plus de Bourgogne, de Normandie, de Gascogne… non plus, et par conséquent plus de   Bourguignons, plus de Normands, plus de Gascons… La création des départements viendra substituer aux anciennes provinces un nouveau découpage destiné à faire oublier l’ancien. Sous couvert d’abolition des « privilèges », les révolutionnaires cherchent aussi à faire disparaître des identités historiques.

Le mot « province » vient du mot latin « provincia », qui était utilisé pour désigner les territoires conquis par Rome en dehors de l’Italie. Le mot français « Provence » en est issu. Une « provincia » est ce que les Français appelleront une colonie et les Anglais un dominion. La révolution française fit des provinces la province, une entité abstraire et indifférenciée.

La Bretagne était jusqu’à cette nuit du 4 août 1789 une nation, avec des droits, non des privilèges. En la faisant disparaître, les révolutionnaires font disparaître une nation, et en faisant disparaître — sur le papier — ses habitants, les Bretons, ils font disparaître une nationalité.

C’est ce qu’est venu dire à l’assemblée constituante une délégation de magistrats bretons, avec à leur tête La Houssaye.

« Tous les avocats de Rennes, dont plusieurs siègent dans cette Assemblée, disaient alors au Roi : Vous ne laisserez pas subsister des projets qui, quand ils n’offriraient que des avantages, ne pourraient être exécutés sans le consentement des États ; nos franchises sont des droits, et non pas des privilèges, comme on a persuadé à Votre Majesté de les nommer, pour la rendre moins scrupuleuse à les enfreindre. Les corps ont des privilèges, les nations ont des droits.

Pour autoriser le parlement de Rennes à enregistrer, sans le consentement des États de la province, les lois qui sanctionnent vos décrets, il faudrait, Messieurs, qu’elle ait renoncé à ses franchises et libertés, et vous savez que, dans les assemblées qui ont précédé la vôtre, tous les suffrages se sont réunis pour le maintien de ces droits inviolables, que nos pères ont défendus, et que nous avons nous-mêmes réclamés avec un zèle si persévérant.

…comptables à nos citoyens du dépôt de leurs droits, franchises et libertés, nous n’avons pas dû les sacrifier à des considérations pusillanimes.

De vrais magistrats ne sont accessibles qu’à une crainte, celle de trahir leur devoir… »

La Houssaye, magistrat de la chambre des vacations de Rennes

(Assemblée Constituante – 8 janvier 1790)

« Les corps ont des privilèges, les nations ont des droits. » La Bretagne, en tant que nation, possède des droits. Abolir ces droits en la faisant purement et simplement disparaître comme l’ont fait les révolutionnaires français est un acte infâme qui n’a et n’aura jamais aucune forme de légitimité.

Constitution française du 3 septembre 1791 :

« Titre 3, Article 1 : “La souveraineté est une, indivisible, inaliénable et imprescriptible. Elle appartient à la Nation ; aucune section du peuple, ni aucun individu, ne peut s’en attribuer l’exercice.” »

La souveraineté de la nation bretonne appartient à la nation bretonne, et elle est inaliénable et imprescriptible.

Dans le même temps où les révolutionnaires français faisaient une Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, ils commençaient non seulement à violer les droits fondamentaux d’êtres humains mais entreprenaient leur « régénération », c’est-à-dire leur génocide « culturel ».

En réponse au discours de La Houssaye, le ci-devant comte de Mirabeau, figure principale du début de la révolution, fit le lendemain cette réponse : Êtes-vous Bretons ? Les Français commandent.

Il faut placer l’indigène en position de s’assimiler ou de disparaître.

Paul Bert

Louis IX, voulant s’attirer l’appui du grand Khan pour conquérir la Syrie, pensa que le meilleur moyen était de « l’atraire en notre croyance » ; il lui envoya des moines pour lui montrer « comment il devrait croire ». Il s’attira ainsi une réponse dédaigneuse, et son projet échoua.

     Paul Bert arrivant au Tonkin, afin d’« atraire », lui aussi, les Annamites à nos croyances politiques, eut pour premier soin de faire afficher les Droits de l’Homme à Hanoï. Le proconsul anticlérical n’obtint pas plus de succès que le saint roi. Ces deux actes, si éloignés l’un de l’autre, sont caractéristiques dans leur identité ; ils proviennent, au fond, des mêmes dogmes, de la même conception de l’humanité, de la même foi naïve dans la vertu d’une formule pour « atraire » à nous les races les plus irréductibles. Les erreurs de notre croisade coloniale ne diffèrent pas essentiellement de celles des croisades médiévales.

Léopold de Saussure

Ce qu’on fait les révolutionnaires de 1789 envers la Bretagne sera reproduit par les républicains de la 3ème république dans les territoires nouvellement conquis. Le terme utilisé pour le génocide « culturel » n’est plus « régénération » mais « assimilation ». Toujours au nom des Droits de l’homme, et maintenant également au nom du droit des « races supérieures » à civiliser les « races inférieures » (Jules Ferry), nouvelle façon d’exprimer le suprématisme et le racisme français, les droits, la souveraineté, l’identité de nombreux peuples seront tout simplement niés et ils seront soumis à une francisation forcée, leur pays étant désormais une partie de la « France ».

« La politique de l’assimilation repose sur un raisonnement très séduisant et qui aura toujours accès dans l’esprit latin, tant que les dogmes philosophiques dont il est imprégné n’auront pas été modifiés. Si les indigènes, nous disons-nous, se montrent réfractaires aux bienfaits de la civilisation que nous leur apportons, c’est que leurs préjugés ne leur ont pas encore permis de comprendre les avantages qu’ils pourront en retirer. Ces préjuges sont entretenus chez eux par les vestiges de leur ancien état, par leurs croyances, leurs institutions, leurs langues. Supprimons ces restes d’un passé aboli. S’ils sont trop invétérés dans la génération actuelle, adressons-nous par l’éducation aux générations futures. Enseignons aux enfants notre langue, inculquons-leur nos idées et la France comptera bientôt par millions, sinon de nouveaux citoyens, du moins des sujets fidèles et reconnaissants.

Ce raisonnement, en apparence habile et généreux, est en réalité inapplicable, oppressif et aussi nuisible à nos intérêts qu’à ceux de nos sujets.

Les races conquérantes les plus habiles ont compris la nécessité de ne pas heurter les croyances de leurs sujets et de respecter leurs institutions. Les Français, au contraire, essayent de transformer les sociétés indigènes avant même d’avoir assis leur conquête. Ils professent que les institutions, les croyances, les langues même, entretiennent l’hostilité des indigènes contre le nouvel état de choses, et que pour obtenir leur sympathie ou leur résignation, il n’y a qu’une méthode efficace : l’assimilation. »

Léopold de Saussure – Psychologie de la Colonisation Française dans ses Rapports avec les Sociétés Indigènes (1899)